Verba volant, scripta manent : les paroles s'envolent, les (beaux) écrits restent.
El Watan, avril 2002Alors, juste pour me faire plaisir, voila quelques pages choisies de littérature algérienne universelle ; vous êtes libres de tout aimer, ou d'aimer tout ; vous êtes invités à me suggérer des ajouts; je ne veux qu'une chose : que ce soit beau, que ces pages chantent notre pays, que ce soit beau, que ces pages chantent notre pays, que ce soit beau, que ces pages chantent notre pays, que ce soit beau, que ces pages chantent notre pays

Edmond Brua, "La lettre & l'esprit", in Fables bônoises

La Kabylie est au printemps
Comme une églogue de Virgile.
Tous les tons, les plus doux et les plus éclatants,
Y revêtent la terre & vont se reflétant
Jusque sur les tapis et dans la molle argile
Que façonnent ses habitants.
Que ne suis-je né sur ces pentes
Où des ruisseaux de fleurs serpentent !
Poète que je suis, hélas !
De mansardes & de soupentes,
J'eusse été celui de l'Atlas !
Sur un sentier fleuri, véritable corbeille,
Un Kabyle et son fils alloeint je ne sais où.
Tililit ? Azazga ? Tigzirt ? Tizi-Ouzou ?
(Je cite ces noms pour l'oreille.
Diroit-on pas des chants d'oiseaux ?)
Ils longeoient un oued que bordoient des roseaux.
...

Albert Camus, in Noces à Tipasa

Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l'odeur des absinthes, la mer cuirassée d'argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils. L'odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur énorme. A peine, au fond du paysage, puis-je voir la masse noire du Chenoua qui prend racine dans les collines autour du village, et s'ébranle d'un rythme sûr et pesant pour aller s'accroupir dans la mer.


Kaddour, "La cigale i la formi"

J'y connai one cigale qui tojor i rigole
Y chante, i fir la noce, i rire comme one folle,
Y s'amouse comme i faut
Tot l'temps i fi chaud
Ma, voila qui fi froid !!!
-Bor blorer t'y en a le droit -
Ma, t'a riann por bouffer,
Bar force ti va criver.
Y marchi bor la rote
Y trovi one formi
Qui porti bon cascrote
Y loui dit : "Mon zami,
Fir blizir por priter
One p'tit po di couscousse
Bor qui ji soui manger.
Josqu'à c'qui l'hirb' i pousse.
J'y paye, barol d'onnor
L'arjan i l'antiri, pas bizoann d'avoir por."
La formi, kif youdi
L'argeann i prite pas.
- "Quis ti fir, i loui di,
Quand di froid i ana pas ?
- "Le jour, ji chanti bor blizir,
La noui j'y soui dormir.
- "Ti chanti ? Bor moi ji pense
Qui millor qui ti danse."
Morale :
Li jouif i couni pas quisqui cit la mousique
Millor di bons douros, afic bon magasin
Qu'one tam-tam manific
Qui l'embite li voisin
Jules Roy, "Mémoires barbares"

Nous étions en mars, le ciel était clair, le vent de la mer butait sur les talus de la route, et entre les rangs de vigne foisonnait ce qu'on appelle là-bas la vinaigrette, cette verdure qui a un goût aigrelet quand on la mâche.
Aux carrefours, des enfants indigènes nous tendaient des bottes d'asperges et de poireaux sauvages, si fins, si délectables. Sur les collines, par la route qu'elle avait prise trois jours plus tôt, les amandiers étaient en fleur, tout roses. Elle avait peut-être vu, en clignant des yeux, l'horizon brillant.
Ce texte de Jules Roy n'a pas un grand intérêt littéraire ; je l'ai seulement choisi parce que moi aussi j'aimais brouter les vinaigrettes en rentrant de l'école ; je n'ai aucune idée du nom qu'on donne à ces plantes sauvages en France, mais je sais que je mourrai avec encore le goût dans la bouche.

Bernard Simiot, Nuit de printemps à Alger
(Le Monde 1er juin 1961)

Le soir tombe lentement sur Alger, s'attarde sur la baie légendaire où les escorteurs d'escadre ont allumé leurs feux de position, enveloppe la Casbah, noie les jardins, s'accroche au faîte des grands buildings qui jaillissent ici des rochers comme à Rio ; un long soir tiède et parfumé n'en finissant pas de mourir - et qui soudain bascule dans la nuit. Alors, des rumeurs, des bruits, des sons, des rythmes syncopés naissent ici et là, à droite et à gauche, devant et derrière, s'appellent, se reconnaissent, se répondent, et Alger devient un immense orchestre fait d'instruments à percussion qui va scander des heures les trois brèves et les deux longues de sa passion exaspérée.

"Aucune montagne n'a la même couleur, l'une est rouge brique, l'autre derrière est d'un mauve pâle délicat, une autre rosée et, dans le fond, elles sont bleutées au milieu d'un léger brouillard. Le matin avant d'aborder l'Algérie, nous avons eu en mer un très beau lever de soleil : il était rouge, le ciel aussi était rouge, puis il s'est éclairci et le ciel tout entier est devenu rose de plus en plus doux ; à mesure que l'on s'éloignait du disque le rose se transformait en mauve pâle qui bleuissait de plus en plus. Tout à coup, le soleil éclate en disque d'or baignant dans quelques nuages dorés. Maintenant, il brille trop, je ne peux le regarder en face : il est éclatant jaune d'or, il rayonne, il illumine tout. Je ne peux même pas regarder son reflet dans la mer ... Et si je regarde le ciel là-bas, loin, je ne vois que du bleu clair tacheté de nuages roses."
C'est ainsi que je vis pour la première fois le soleil d'Algérie

Alger la blanche
Tiède s'épanche
Au bord marin

Ses minarets
Et ses mosquées
Dans le lointain
Ses chants d'oiseaux
Et ses jets d'au
Dans les bassins

La rendent belle
Aussi loin d'elle
Fuient les chagrins

Un journaliste marocain amoureux d'Alger et de Tanger, que j'ai trouvé en cherchant "Baie d'Alger" sur l'Internet.
J'aurais voulu écrire ce que Abdelaziz Jazouli a publié !
Cliquez sur le titre du journal pour aller le lire.
Hassan Aït-Kaci, qui est ingénieur informaticien aux Etats-Unis, a une belle plume.
Le cimetière de Sidi Moussa

De l'Algérie, je reste inconsolable. Ma mère y est née. J'y suis né. Le drame qui a frappé tant d'hommes et de femmes de là-bas m'endolorit encore. Je n'y étais pas retourné depuis une dizaine d'années. C'est pourquoi le vieil homme que je suis à présent a voulu y aller une dernière fois.
A l'aérodrome, personne ne m'attendait. On m'avait dit : "Si vous n'êtes pas protégé, vous n'arriverez même pas à l'hôtel." Je n'étais pas plus protégé que mon compagnon, un solide pied-noir de cinquante huit ans. Une voiture nous a conduit sans encombre au Saint George, aujourd'hui El Djazaïr. Le lendemain on a appris notre présence. On m'offrit de nous prendre en charge. Nous acceptâmes. Je demandai d'abord d'aller au cimetière de Sidi Moussa, où reposent ma mère et la plupart des miens. Dès que notre convoi eut franchi la colline de Kouba et dévalé vers le sud,
(...)
Enfin apparut une masse de granit gris, "Famille Paris", puis, près de l'ancienne porte où s'amoncelaient grilles et carcasses enchaînées entre elles et cadenassées, d'autres tumulus moins sombres, de solides monuments de taille supérieure au notre. Je déposai là une première gerbe de roses, poussai l'autre, au nom de mon ami Jean Pélégri, sur le marbre des siens, en mémoire des colons de la plaine, des Ronda, des Orfila, des Schembri et des Picinbono, des Manint et des Sposito, des Bertaut, des Paris de l'Arba et des Paris de Rovigo où je ne pouvais pas aller, de tous ceux que j'ai cités, décrits et célébrés dans ma saga Les Chevaux du Soleil. Par miracle, un arbre d'Amérique tropicale poussé là je ne sais comment, un jacaranda, penchait ses rameaux d'un bleu violet. D'un geste machinal, j'en cueillis un brin que je lissai sur mon cœur. Les larmes ne me venaient pas. Pourtant, c'était vers les femmes, vers ma grand-mère née à Mont-Ségur dans l'Ariège, de qui l'odeur de benjoin, d'huile d'olive et d'ail me baigne encore, et vers ma mère vêtue de noir du col aux talons, une boucle d'argent à la ceinture, qu'une brûlure et ma plainte sourde montaient plus que vers mon grand-père mort des fièvres et vers mon oncle Jules qui entraînait l'enfant que j'étais dans les vignes et dans ce qu'on appelait le marais.
(...)
La plaine reste l'enchanteresse de ma jeunesse et, à Blida, où je faisais la cour à mes cousines, le boulevard qui monte à la place d'Armes est toujours bordé d'orangers. Moins pulpeuse et désirable que du temps des colons, la Mitidja est encore belle et cultivée comme la Kabylie, où la maison du leader du parti Culture et démocratie, Saïd Sadi, ressemblait par sa modestie à celle de mon frère à Ménerville. C'était presque le temps d'autrefois, "Mais où sont les Français ?" aurait dit ma mère. A Tipasa, le mythe camusien est toujours célébré dans les ruines et, sur la plage, j'ai bu des Orangina avec des jeunes gens sous le toit de roseau d'un café. Tout est magique, comme sur la colline de Notre-Dame d'Afrique, où j'ai embrassé le cardinal Duval qui achève sa vie près de la Vierge Noire, solitaire. Le cardinal Duval ou l'espérance. Pauvre Algérie, astreinte par la vitesse de sa démographie et la poussée de sa jeunesse à une expansion qu'elle est loin de maîtriser et qui rêve d'amour avec la France.
Pauvre Algérie, qui rêve surtout d'une France qui lui manque et qui ne l'aime plus.
(...)
Les Algériens, dans leur majorité, ont oublié tout ce qui les a opposés à la France. Leur générosité dépasse les rancœurs. Sans de Gaulle et sans l'OAS, il y aurait encore là-bas beaucoup de pieds-noirs, et il n'y en a plus, sauf quelques vieilles femmes qu'on ne peut arracher à leur terrasse et que je n'ai pas osé compromettre en allant les saluer. L'Algérie française est dans les cimetières, avec ma mère. Qui sait ? Si la lettre timide, fraternelle, presque implorante que Kateb Yacine écrivit à Camus en 1957 avait eu le retentissement qu'elle méritait, la coexistence eût peut-être existé : deux écrivains de cette taille pouvaient prendre en main le sort de leur communauté. La réponse de Camus ne vint pas, ce qui surprend de la part d'un homme si attentif et si ouvert. Pour les pieds-noirs, Camus travaillait à une fédération. Dans la lettre de Kateb Yacine, il est question des "orphelins devant la mère jamais tout à fait morte." Il m'a semblé que quelque chose, une graine apportée par quel vent ? avait pris racine là-bas, qui fait pousser des arbres bleus sur la tombe des morts.
(Jules Roy, Le Monde, 10 juin 1995)