Quand j'étais au lycée jusqu'en 1969, il y avait encore beaucoup de familles algéroises ; la plupart partaient en France au fur et à mesure que les enfants passaient le bac.
Moi, je ne suis parti qu'en mars 1982 ; et je vous jure que j'ai regretté, vu ce que j'en ai bavé ensuite pour m'adapter à la France !
Et mon père, il est parti en 1992 ; c'est à dire qu'il a travaillé toute sa vie à Alger, avant et après 1962 (ça, c'est une façon de ne pas prononcer ce mot difficile : "Indépendance").
Je me rappelle bien l'Algérie "d'avant" ; mais j'ai plus vécu à Alger "après" : j'ai grandi, je suis allé à la Fac, j'ai rencontré ma femme (même si c'est une patos), je me suis marié, j'ai eu mes deux premiers jobs, très différents l'un de l'autre, ma fille est née quand nous étions à Alger.
Ni au lycée (univers un peu protégé), ni à la fac, ni dans mon travail, ni dans la rue, je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui m'ait reproché d'être pieds-noirs ; au contraire ! Comme je ne me suis jamais caché d'être "arrivé en 1830", j'ai toujours entendu des commentaires ou des réponses du genre "alors tu es d'ici, comme nous".
Quand je suis parti, pour chercher du travail en France (ça ne vous rappelle rien ?), je ne savais pas ce que j'allais y trouver, et je savais ce que je laissais derrière moi. Je ne suis retourné à Alger qu'une fois, 3 jours en Novembre 1990 (1), avant les élections de 1992.
Je ne sais pas quelle Algérie j'aurai à partager avec des rapatriés de 1962 ; lorsque j'en rencontrerai, j'espère leur faire comprendre que notre pays en commun a existé longtemps. Un jour, en 1978 je crois, nous nous sommes arrêtés pendant nos vacances en France dans un restaurant qui s'appelait "Les deux frères de Boufarik" ou quelque chose comme ça, vers Montauban ; lorsque j'ai payé, avec un chèque sur lequel il y avait notre adresse à Alger (quelle autre ?), le patron nous a raconté que l'année précédente sa fille était allée à Boufarik, et incognito jusqu'à la ferme de la famille, style "Je fais du tourisme, quel joli bâtiment que vous avez là, Madame" ; et les paysans lui avaient tous dit :"Dites à Monsieur et à Madame, ils peuvent venir quand ils veulent, Ouallahi".
Partir d'Alger ....
Pourquoi mes yeux se mouillent-ils dès que je pense à Alger ? Suis-je déjà à la recherche de mon enfance, oui bien sûr, il n'y a rien de plus agréable que de chercher, et de se rappeler son enfance ; c'est tellement bon quand on met à nouveau un nom sur un visage, quand on se rappelle où et quand  telle photo a été prise, et avec qui. Mais pour moi, les choses sont plus compliquées, mes années passées sont à la fois passées dans le temps, dans l'espace et dans l'Histoire. Oh, je ne suis pas tout seul dans ce cas, j'ai eu la chance de vivre à Alger, chez moi jusqu'en 1982, c'est à dire 20 ans de plus que beaucoup de Français d'Algérie, et surtout, j'ai eu la chance d'y devenir adolescent et adulte, d'y devenir homme, d'y passer les années pendant lesquelles on acquiert la mémoire de soi.
Alors, pour moi Alger est mon enfance, quand j'étais petit, mais aussi un lieu, une ville, un pays spécial, parce qu'il occupe tant de place dans ma mémoire et dans mon cœur ! Alger, c'est à la fois la ville et le temps que j'aime par mon intelligence et cet endroit et ce moment merveilleux que j'aime d'amour dans mon cœur ; Alger, je pourrais dire que je l'aime comme une femme, c'est vrai Alger est sensuelle, elle sent bon ou elle pue selon les jours et les endroits ; l'Alger que j'aime est fraîche, rose, amoureuse, nimbée de la couleur du soleil lorsqu'il se lève sur La Pérouse, colorée, irisée quand la pluie de la baffagne arrive de Cap Caxine et  traverse la baie, sublime comme la baie, éternelle dans mon cœur.
Quand on parle d'Alger, tous mes sens sont en éveil ; personne ne peut en dire du bien sans que je sois d'accord, personne ne peut en dire du mal sans que je me révolte ; Alger, ma ville, tu es sacrée pour moi, puissé-je avoir beaucoup de petits-enfants et d'arrière-petits-enfants pour leur transmettre ta mémoire !
Quand je suis parti d'Alger en 1982, j'avais décidé de ne plus y retourner, jamais ; pour une seule raison, essentielle, j'avais trop peur de mes réactions si un jour j'y retournais en voyage. Je me rappelle quand je suis rentré à Alger en  septembre 1963, après deux ans passés en France sans y revenir pour les vacances ; il faisait beau et chaud, quelques jours avant la rentrée des classes, la route depuis l'aéroport était belle, ensoleillée et bordée de palmiers dont les palmes se balançaient au vent, peut-être avait-il plu à Paris dont nous arrivions ?
Haïks et voilettes à la CasbahEn tout cas, c'était beau, ça sentait mon pays ; et puis j'ai vu, j'ai revu la première femme en haïk depuis deux ans, et là, c'était encore plus beau, c'était encore plus mon beau pays dont j'avais été privé depuis la sortie des classes de 1961.
Depuis, je suis retourné deux fois en Afrique du Nord, et les deux fois j'ai pu constater que j'avais raison :ça n'est rien (ou  presque) de retourner au pays, ce qui est tout, c'est que vers la fin du séjour on commence à se dire qu'on n'est pas là pour toujours, qu'on n'habite plus là, et qu'il faut (je devrais dire "rentrer" puisque j'habite à côté de Paris, mais ce mot m'écorche la bouche) partir.
* * *
Les deux textes suivants sont deux réponses à mes tourments, deux réponses de deux amies (chères à mon coeur) nées en Algérie.
Pourquoi faut-il lorsque je pense à aller à Avignon, je dise si souvent : "quand j'irais à Alger....."Pourquoi lorsque j'entends le vent dans les arbres du ruisseau, tout en bas de la maison, je pense au vent dans les palmiers du jardin de Suffren et me dis alors : "il y a du vent, la mer sera mauvaise... "  ?
Pourquoi lorsque je suis dans ma cuisine et Une main, que je prends les épices du tadjine ou du couscous, je revois aussitôt Nadia, Fatouma, affairées autour des feux, devant les grandes casseroles ou les cocottes noires en fonte, dans la chaleur qui monte inlassablement depuis tôt le matin...
Pourquoi lorsque je vois la Méditerranée, à n'importe quel endroit de ses côtes, que ce soit à Ibiza, à Cassis, en Corse, à Palerme, à Chios ou dans la baie de Navarin,  mes narines s'ouvrent instantanément pour en humer l'odeur? Je sens à l'instant sur ma peau l'humidité salée qui me caressait les joues lorsque j'étais debout sur la falaise admirant les vagues ourlées de blanc et tout au loin la Bordelaise et les Iles Sandja?
Oui, pourquoi tout ces "Pourquoi"... Un de mes amis me demande la clé... Cette clé qui nous ouvrirait les portes du passé, les portes de notre enfance, de notre adolescence et de toutes ces années si belles, si douces, si riches. je n'ai de clé que celle de mes souvenirs, mais grâce à elle s'ouvrent les portes de mon jardin secret dans lequel je peux me promener en souriant à tant de bonheur...
Non Alexandre je n'ai pas la clé, pour toi. Tu as cette clé.. il faut t'en servir, elle te permettra d'ouvrir les portes des balades le long de la côte, vers Tipaza, avec le Chenoua qui se découpe dans le fond à l'Ouest ou vers l'Alma, à l'Est... avec Sandja et ses deux bosses comme un chameau. Plus loin encore puisque nous avons tous déambulé le long de ces kilomètres de criques et de plages, de Bône jusqu'à Oran...Elle t'ouvrira aussi la porte du Sud... avec son mystère, ses couleurs que nul au monde ne peut reproduire. Tu y retrouveras, les dunes si douces, comme la peau des femmes, chaudes, comme la poitrine contre laquelle nous nous sommes tous blottis, tu useras la semelle de tes espadrilles sur le Reg, avec pour seul horizon, 360 ° autour de toi... Vide. Rien ni personne ne sera là pour venir te priver de toutes ces images...Tu retrouveras les soirées à Bou Saada, avec cette incomparable lumière de la nuit et les feux de diss dans les montagnes pour les bergers et leurs troupeaux, les sons mélodieux des raïtas, dans le silence, et assis sous les étoiles, tu te prendra pour le Petit Prince...
Nous avons cette richesse, il ne faut pas l'oublier la  gaspiller.. A quelque époque que ce soit, l'Algérie sera pour nous notre pays. Rien à faire pour oublier que nous y sommes nés que nous y avons vécu, travaillé, que beaucoup des nôtres y sont morts et reposent dans leur terre,
L'histoire se renouvelle sans cesse. Je suppose que Iannis et Loula, qui se sont éteints à Alger ont eu pour Chios les mêmes sentiments que nous éprouvons maintenant.  Leurs familles étaient arrivées à Chios au début du 17è siècle ils partirent en 1822, Nous, nous sommes arrivés en 1830 et partis en 1962 et même plus tard. Ils ont eu sûrement,  comme nous, besoin de cette clé du souvenir pour ne pas oublier leur terre natale...

Des fois je deviens la "nostalgie" réincarnée quand je repense à plein de choses de là-bas chez nous, j'ai des envies d'odeurs, d'images, de chaleur.deux mains !
Mais son pays c'est aussi les êtres humains, la famille, les proches, le petit monde qui nous entourait, le facteur, l'épicier chez qui les odeurs se mélangeaient, la charrette tirée par le petit âne et la voix  de son conducteur qui le faisait avancer en claquant la langue. C'est aussi les chuchotements des enfants à l'heure de la sieste, sous l'oranger.
C'est également les rassemblements de la famille, à la fin de l'après-midi, devant thé et café, les gâteaux au miel, la galette chaude avec du beurre et les mouches qui bourdonnent pour avoir leur part. C'est également les chaudes soirées assis sous le préau, où toutes les plantes embaument, on se sent différents, on est petit devant la beauté des astres mais tellement grand parce qu'on a l'âme en paix, on a le soleil, on aime tout le  monde, et c'est cet amour qui nous rend fort.
Je pense que garder en soi des moments aussi merveilleux, une telle chaleur, un tel amour des autres et de son pays ça nous rend différents.
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Voilà l'Algérie, voilà mon pays, que je vais vous raconter à force et à force de pages ; remarquez, vous pouvez partir avant la fin, on est pas au cinéma, hein !
 (1) Ca, c'était à l'époque ... Depuis, je suis retourné plusieurs fois à Alger, et j'ai bien l'intetion de continuer !