Quand on se souvient du temps passé, heureusement ce ne sont pas les choses les plus intellectuelles qui reviennent d'abord ; à preuve ?
Ca m'avait échappé pendant longtemps, mais vous rappelez vous comme moi le papier rose dans lequel les bouchers à Alger emballent la viande ? ce papier tellement spécial qu'il se colle à la viande et qu'on a un mal fou à enlever après ; et puis l'autre papier, presque du carton, qu'on met encore en dessur ? Est-ce qu'il y a un autre endroit au monde où on fait ça ?
Un jour, un ami frangaoui en visite chez nous m'a demandé à quoi servaient les "petits escaliers verts en bois qu'on voit dans les rues" ; j'ai réfléchi, je m'ai gratté la tête, j'ai descendu en pensée toute la rue Michelet à la recherche de ces fameux escaliers, et tout d'un coup la révélation :  il voulait parler des étals des fleuristes ! qui bien sûr devaient être vides de fleurs ce jour là.
Les caisses à savon : mon père, il est né à Bab el Oued, une ville dans Alger ; et dans Bab el Oued, il y a le bas, et le haut, et qu'est ce qu'on fait quand on est en haut, on descend, le pluss vite qu'on peut ; alors les gosses (mon père i m'a juré que pas lui, alors je le crois, bessif c'est mon père) i fabriquaient des "voitures" en bois avec des roues en roulements à bille, ceux qui z'étaient forts, i z'avaient une barre articulée à l'avant, commandée avec des ficelles, pour tourner ; et marche la route, descends l'avenue de la Bouzaréah ou la Place Dutertre ou l'avenue des Consulats avec ça, et quand t'arrives en bas, tire jusqu'en haut et rocommence !
Cireur de souiiers, en face la rue Charras
Ce cireur, rien que pour m'embêter, c'est celui en face la rue Charras
Celle là, c'est vraiment pour les vieux, ceux qui ont beaucoup d'années : il y avait quand j'étais petit, au coin de la rue Michelet et de la rue Richelieu, un peu avant l'arrêt des T. A.  et justement à côté d'un fleuriste, un grand fauteuil en cuir monté sur une estrade en bois ;  sur le fauteuil, on voyait souvent un monsieur qui attendait que ça se passe en lisant son journal ;  à Alger, il fait toujours soleil, alors il risquait pas de se mouiller ! et en bas du fauteuil, il y avait le (souvent petit) cireur de souiiers (vous avez déjà oublié la leçon de gramaire ?) qui frottait. Je crois qu'il y en avait un autre au carrefour de la Grande-Poste, à côté de la bascule, du marchand de journaux et de la statue de Jeanne d'Arc ; et puis il y en avait encore d'autres, bien sûr : les chaussures des messieurs, elles sont toujours pluss belles propres que sales, c'est un marché pour la vie, comme les coiffeurs ! Les petits qui n'étaient pas encore installés, ils se promenaient avec une boîte en bois, et pour attirer les clients, ils tapaient sur la boîte avec le dos de la brosse.  Dommage pour les cireurs, en 1963-64 le Préfet d'Alger a interdit leur métier, car c'était "de l'esclavage".
Les gardiens de voiture : en France, Mme Aubry-qu'elle-sait-tout elle appellerait ça "petit boulot", et elle s'en servirait pour faire tomber le chômage, c'est drole qu'elle y a pas encore pensé ; chez nous, les questions compliquées ma kaïn sh, alors dans toutes les rues on rencontrait des vieux, un peu cassés, avec une canne, une chaise, et surtout une belle plaque en cuivre jone (parce que chez nous on a le cuive jone et le cuive roge) sur le bras : les gardiens de voitures assermentés ; le plaisir, c'était de les voir faire des grands signes au conducteur pour l'aider à garer sa voiture ou à la sortir d'une place trop serrée : vous avez déjà vu les gars sur les porte-avions qui font les signaux pour aider les pilotes ? les gardiens de voitures d'Alger, c'était leurs maîtres d'école !
Les porteurs au marché, c'était les enfants naturels des gardiens de voitures; à Alger, une vieille dame toute tremblante, haute comme trois figues de barbarie (en France, les gens i disent des pommes à la place), elle pouvait aller toute seule au marché de l'Agha, de Chartres, des Juifs, Messonnier, et rapporter les courses pour toute la semaine, passe que elle avait son petit-porteur qui lui portait le couffin tout du long, jusqu'à la maison.
Une autre façon de chez nous de remonter la cabassette à la maison : vous rentrez du marché avec le couffin dans la main (nous on dit comme ça, d'abord), quand vous arrivez devant la maison, y a quelqu'un qui mate par le balcon et quand i vous voit rien qu'i descend une ficelle avec une pince à linge au bout ; vous, vous attachez la ficelle au couffin, l'otre i tire fort, et vous vous allez au café avec les copains pour taper l'anisette. Ca, je l'ai vu faire une fois à Paris, même que j'en croyais pas mes yeux zéberlués : c'était rue Bergère en 1973, derrière moi sur le trottoir en regardant dans une vitrine je vois un 3ajouz avec un couffin, et puis pof le même sans le couffin, alors (c'est beau les réflexes quand même vous allez pas dire le contraire, non fou que vous êtes, d'abord vous y étiez pas et pis c'est mon histoire, non mais quand même le culot que vous avez pas si vous êtes pas content vous avez qu'à partir je vous retiens pas non mais regardez moi ça) je me retourne, je jette un oeil à la façade de l'immeuble, et oui je vois le couffin qui monte avec la ficelle ; vous savez comment ça s'appelle ça, le "transfert de technologie" ! A Bab el Oued, mon grand-père i faisait ça en plus petit : le balcon au premier étage il était gued-gued en dessur le marchand des jornaux, alors mon grand-père i mettait une pièce dans la pince à linge, i laissait descendre, le marchand i mettait "Dernière Heure", et vas y !
Les glaces, les oublies, les beignets : la plage, c'est sacré, mais la plage toute la journée avec juste le couffin ou la cabassette qu'on a porté de la maison, c'est long ;  alors quel bônheûr quand on entendait le marchand ambulant sur la plage, avec sa grande boîte en bois accrochée à l'épaule ! le povre, il s'esquintait toute la journée à marcher dans le sable chaud et mou, chargé comme un bourricot ! comment i faisaient les esquimaux pour tenir frais toute la journée dans cette "glacière" au mois de juiiet, mystère de fabrication ! de toutes les manières, c'est pas bien d'être trop curieux, c'est ma maman qui me l'a dit !
Quand j'étais à la Fac' de Droit, le journal "Le Monde" avait écrit des choses désagréables sur l'Algérie, et avait été interdit ; c'était pas mortel, pour emballer les légumes, il restait toujours les vieux numéros ! Et puis un jour, en 1971, pof voilà que donnant donnant, le journal reparaît ; je me rappelle que les petits crieurs de journaux commençaient à descendre la rue Michelet entre la Fac' et la Grande-Poste, et là je vous jure il n'y en avait pas pour tout le monde !
Un bon bus pour les zodeursLes bus à Alger, quel kif ! surtout les vieux bus Berliet, qui ont fait tant de fois le tour de la Terre ; après, on a eu des bus espagnols, ils avaient beau avoir Pégase sur le capot, c'était des zimigri ! Prendre le bus à Alger, ça ne ressemble à rien d'autre : d'abord on attend à l'arrêt, souvent remarquable par le goudron de la chaussée qui est tout fondu (voir l'arrêt rue d'Isly devant les Galeries de France - Galeries Algériennes là à gauche, ou au Square Bresson - Port-Saïd), avant 1962 la chaussée était renforcée avec des pavés, mais après les cantonniers ont arrêté ; ensuite quand le bus arrive on rogarde s'il y a de la place, et de toutes les manières on monte, et on respire la bonne odeur moitié sel de transpiration moitié ploum-ploum (si vous savez pas ce que c'est, descendez aux Galeries Algériennes, rayon Parfumerie), on donne le ticket au receveur qui le passe dans sa machine à poinçonner avec une manivelle, et le receveur il donne le signal du départ avec un sifflet modèle quartier-maître de la marine révisé RSTA ; et ensuite, pour que les otres voyageurs ils puissent monter, le receveur i chante sa chanson "Avancez sur l'avant Tramway, trolleybus et bus des T.A.s'il vous plaît, adenou gouddam, saha" ; et après bessah il faut descendre, c'est une autre histoire.
Quand j'étais petit, en plus des bus, il y avait des trolleybus et des tramways, et ce qui m'amusait dans les tramways c'est que le dossier des sièges en bois on pouvait le placer dans un sens ou dans l'autre, total on pouvait toujours être assis dans le sens de la marche ! Et les fenêtres des bus, elles étaient protégées par des grillages, mais ça c'est moins marrant. Si vous faites bien attention à la photo sur la droite, vous reconnaîtrez le terminus des T.A. en bas de la rue Michelet, avec l'escalier du "Trou des Facs", un bus Chausson qui démarre, un trolleybus qui remonte la rue (avant 1962, la rue Michelet était à double sens), et un tramway de la ligne "1" qui descend du Palais d'Eté au blvd de Provence.
La Saint-Couffin !La Saint-Couffin : tous les ans, pour le dimanche de Pâques et le dimanche de la Pentecôte, nous sortions, tous chargés comme des bourricots de couffins remplis à ras-bord du manger et du boire, et de la mouna bien sûr ; dans mon souvenir, il aurait fallu que tous les démons de l'enfer s'y mettent à plusieurs pour nous empêcher d'y aller , à la forêt de Sidi-Ferruch ou de Baïnem ; dans mon souvenir aussi, on mettait tellement de temps pour rentrer à Alger de barrage en barrage qu'on emportait un pique-nique pour le midi et un pique-nique pour le soir !

La Robertsau (merci Serge)Arbres de Judée Aujourd'hui, à Paris il fait un temps vraiment dégueulasse, pour un 4 mai, le ciel est tellement bas qu'on a l'impression de marcher à travers un mur d'eau, il fait frais, l'humidité elle vous rentre par tous les pores de la peau, beurk ! oros'mon comme on est quand même au printemps, les arbres i sont tous zen fleurs et ça c'est beau ; alors ce matin, je passais devant un bel arbre tout grand avec des grappes de fleurs toutes bleues, et ça m'a fait penser aux arbres de Judée du boulevard du Télemly chez nôs ôtres !
Le TélemlyEn plus que hier, j'ai reçu un deux messages d'un nouvel ami Italien d'Alger qui habite à Modène, et avant il habitait la Robertsau, et il allait au lycée Gautier en descendant la rue Burdeau en-dessous l'immeuble-pont qui coupe le tournant qu'il fait le tour de la placette là où i sont les magasins et le petit square au miieu et à gôche le jardin public et à droite le plateau avec les villas que si tu connais pas 'xact'mon (gued gued) là où tu vas ma parole i faut la chonce que tu trouves la sortie ! Bon, alors donc je passe là en-dessous l'arbre, et pof je me pense à les arbres de Judée, si je me souviens bian y en a un dans le premier tournant après le pont quand on vient de l'Aérohabitat et de l'Algéria (eh, ça vous dit pas quelque chose ?) juste là à droite sur le bord du ravin, avec un petit immeube afic la porte en verre, et puis en face y a un tôt p'tit square afic un grand portail, ma je sais plus quoi y a derrière (appel au chahab !), et puis un ôtre le virage d'après à l'église Sainte-Marcienne qu'elle est perchée sur des pilotis en-dessur le trou, et que c'était ma dernière paroisse quand j'habitais avenue Claude Debussy, même que le curé c'était l'abbé Julien Oumedjkane qu'il était aussi le secrétaire de Son Eminence Léon-Etienne Cardinal Duval, dit "El Hadj", que Dieu ait son âme, habb rabbi.
Arbre de Judée, mais pas au Télemly !Avec tout ça, je me vois que l'arbe de Judée il est un peu passé à la trappe, non ? Si quelqu'un qui lit ça i se connaît pas quoi ça ressembe un arbe de Judée, i comprend rien, ouallou macache ; un arbe de Judée, ça se décrit pas, voilà à quoi ça ressembe ! les fleurs elles sont môves, d'une couleur qu'à Alger on l'appelle "comm' les arbes de Judée", comme ça vous êtes bien avancés ; c'est pas trop grand mais pas trop piti non plus, ça pousse souvent au bord des ravins, c'est pour ça qu'au Télemly y en a plinplinplin pourquoi le Télemly c'est un beau boulevard qu'i fait des tours et encore des tours du Palais d'Eté jusqu'à la Bibliothèque Nationale en suivant les collines (sauf au pont de la Robertsau (1) que là i coupe passque il est venu feignant) que c'est sûr y en a des bouratchos qu'i z'ont essayé le Télemly tout droit, mais alors là bessah qu'i z'avaient tapé le Mascara bian comm'i faut !) ; si je me trouve une photo, je me la mets là à côté comme ça vous verrez ! Ma surtout, l'arbe de Judée fi D'zaïr c'est le signe du printemps, un peu comme les zirondelles en métropole ou chez nous au bled quand les cigognes elles s'en vont la France, encore que depuis 1962 les cigognes pieds-noirs souvent elles préfèrent passer l'été au bled, pourquoi la Fronce indépendante c'est plus comme la Métropole.
Une soge qu'elle m'a tojor surpris et amusé fi D'zaïr, c'est d'entendre un rajel appeler un ot' rajel "moustache", ou bien si ouwa prissi "mstach'". Pourquoi ? si vous faites bian antantion dans la rue, combien vous allez voir des hommes que i zont rien comme poils sous le nez ? moi, je porte la moustache depuis 1970 au moins (ou la la ça fait beaucoup, ma fille elle va encore me dire "papa enta 3ajouz !" d'abord une petite, ensuite une grosse, maintenant bien felfel oua mleikh (je sais pas comment on dit "poivre et sel" fi loughat el arabia), entre gris et blanc quoi, comme les chioukh dans leurs burnous et chèches sur le banc à la Place du cheval ou au Square Bresson, là bien au soleil, appuyés sur leur canne (j'vous ai dit que c'est ça que je veux faire pour la retraite ?) et vas y je te l'ai pas encore raconté celle là. Et combien de fois je me suis entendu appelé "moustache" dans la rue, comme si j'avais été le seul à porter cet admirable ornement pileux (ça c'est pour vous montrer que je sais aussi écrire en français de France) ; et le plus drôle, c'est que je savais toujours que c'était pour moi ! ça me manque, dans cette France indépendante, qu'on m'appelle pas "moustache" toutes les cinq minutes !
Normalement, les Algériens que c'est des sémites passque ils descendent des Beni Hillal, i devraient tous être entre brun et noir ; mais comme en réalité y a les Berbères, et puis les descendants des soldats et colons romains que certains i venaient de la Gaule, et puis à Ténès les descendants des françaises arrivées là par fortune de mer, et je vous passe tous les cas possibles, eh ben y en a beaucoup qui sont pas bruns ou noirs, mais blonds ou même roux ; et ceux là, comment on les appelle en Algérie (notre beau pays), on les appelle "rouget", ou "rougi" ça dépend l'accent ; mais c'est vrai ça on l'entend moins, passque y en a moins des rouquins que des moustachus !
Ca m'est revenu récemment, je ne sais pas si ça existe toujours, mais quand je travaillais avec mon père jusqu'en 1980, nous avions un garçon de bureau, Saïd d'Azazga par la Rampe Valée (ça, c'est pour si jamais il me lit un jour, il saura se reconnaître !), et bien il ne pouvait pas rester une heure sans s'en coller une boulette entre la gencive et la joue ; une autre utilisation bien moins dangereuse pour la santé, les petites filles s'en servaient comme palet avec du sable dedans pour jouer à la marelle. Comment, vous n'avez pas trouvé ? ça n'existerait donc plus, je ne peux pas le croire, je ne peux pas croire que vous ne pouvez pas dire au rajel dans le kiosque à journaux : "ya kho, 3atini boitâ chemma !"
Ca, c'est encore quelquechose pour les vieux comme moi, ceux qui connaissent l'Algérie que je raconte pas rien que par les livres d'Histoire, ceux et celles qui m'écrivent en tenant leur mouchoir ; je veux parler du journal lumineux qui nous racontait le monde le soir en haut de l'immeuble qui fait le coin de la rue d'Isly - Ben M'hidi et de la rampe Bugeaud, juste à côté la Grande Poste. Quand j'étais petit, c'était vraiment le truc le plus moderne qu'on pouvait trouver, ça montrait bien que Alger était une grande ville comme Paris ou Rome ; ça marchait avec des tas et des tas d'ampoules qui s'allumaient et s'éteignaient automatiquement ! pour afficher les nouvelles, et en plus le texte défilait de la droite vers la gauche du panneau ! formidabe, je vous dis, taïba, la je sais pas combien-tième merveille du monde !
Halte aux cafardsJ'aurais pu écrire tout une page sur ces délicieuses petites bêtes qui s'activent dans les placards et sous les meubles, résistent à peu près à tout ce que l'on peut leur envoyer sur la figure, du Néocide à la savate, les petits qui courent, les gros qui courent et qui volent, et les très gros, ou cafards bônois, qui mesurent six cm au moins, et vous prennent pour une piste d'atterrissage au milieu de la nuit ! Mais ça aurait fait trop, même si je garde un souvenir ému des chasses que j'ai menées une année dans ma chambre, quand on n'avait pas trouvé de poudre Baygon pour leur faire la peau : en moyenne 22 tous les soirs, ma parole la vérité.
Cafards et SidaMa parole d'hôneur, si cette année-là j'avais pu lire cette dépêche AFP du 9 février 2001 (oui, je sais, c'est pas possibe !), avec tous les cafards qu'on avait à la maison j'aurais pu monter un laboratoire de recherche pharmaceutique.


(1) vers 1975 par là, à la RTA il y a avait une émission kif-kif la "Caméra invisible" de l'ORTF ; et une fois, y en avait un rajel il était sur le pont à la Robertsau, à cheval sur la rambarde, et i disait comm' ça à tôt l'monde qu'y passe i va se jeter là en-bas pourquoi sa côpine elle est partie ou quelque chose comme ça ; si quelqu'un se rappelle cette émission, rien qu'y m'envoie un mail, i gagne un kilo de montecao !
© Alexandre Faulx-Briole, 9 septembre 2000 - 15 février 2001